MOUCHE DE BAR

les années invérifiables
les années invérifiables

Nota : On entre dans « les années invérifiables », où la chronologie est très difficile à tracer. Ses années d’errance prendront fin vers 1952, avec l’entrée de Buk dans l’administration des postes. Hiver 41-42 : Buk a 21 ans, il nettoie des wagons de marchandises pour gagner de quoi se payer son premier voyage. Départ vers la Nouvelle Orléans. Dans le car, première touche porno féminine de sa vie. Un épisode curieux, qui n’aboutira pas, raconté dans la nouvelle La vie dans un bordel au Texas des Contes de la folie ordinaire. Arrivée à la Nouvelle Orléans. C’est le Sud: il y découvre les lois Jim Crow, la ségrégation. Il se trouve un job d’expéditionnaire, qu’il tient quelques jours, puis de linotypiste (même topo), puis de gardien de nuit dans un garage. Voir les 30 et 31e chroniques du Journal d’un vieux dégueulasse.

Il se fait engager comme cheminot, direction Sacramento via El Paso et L.A. Voir dans les Nouveaux contes de la folie ordinaire : A prendre ou à laisser. Pour éviter les problèmes avec ses compagnons de voyage, qui l’ont repéré comme  » celui qui se croit plus malin que les autres « , il s’isole et dort lors des étapes dans des jardins publics. Réfugié dans une bibliothèque publique, il découvre Dostoïevski. Il descend à L.A., retour au foyer familial. Son père lui fait désormais payer sa chambre, sa nourriture et le blanchissage. Il travaille dans un magasin d’accessoires de voitures. Puis part pour San Francisco avec l’intention de s’y établir. Là, il bosse pour la Croix Rouge à installer des banques de sang dans les églises de la ville. Sa logeuse est une vraie mère : il trouve chaque soir un seau de glace garni de bouteilles de bière, et il se met à écrire. Elle met aussi un gramophone à sa disposition : Buk découvre de grands compositeurs. Cet amour de la musique classique ne l’a jamais quitté. Il envoie ses nouvelles à de grands magazines nationaux, sans résultats. Mais écrire lui est devenu nécessaire.

Il mange peu et bois toujours autant. Des heures dans des piaules miteuses, des bars enfumés. Whisky, bagarres, chercher une femme. Sans en être conscient, il rassemble le matériau qui serra le ferment de son oeuvre. Des idées de suicide le traversent parfois : il ne voit pas comment échapper au travail pour trouver le temps d’écrire, sans mener cette vie de misère. Il s’y sent condamné. L’errance continue… En 1942 Buk passe à Saint Louis. Il retournera parfois à L.A., chez ses parents. Ceux-ci sont catastrophés : ils ont raconté aux voisins que leur fils était mort au combat. Buk les avait prévenus, il est vrai, d’inventer une histoire pour le quartier car il n’avait pas l’intention quoi qu’il advienne de faire son service. Concernant l’administration militaire, Buk se contente de donner ses adresses successives. Ca ne suffira pas.

On est à Philadelphie, toujours en 1942, lorsque le F.B.I. frappe à sa porte. Il est incarcéré pour désertion. Le psychiatre du conseil de révision l’exemptera finalement. Ce passage en prison est raconté dans les Contes de la folie ordinaire : J’ai vécu avec l’ennemi public N°1 et Comme au bon vieux temps, ainsi que dans Au Sud de nulle part : Guerre et taule. Libéré, Buk retourne à son boulot d’expéditionnaire. Quatre jour plus tard, le F.B.I. l’arrête à nouveau, cette fois pour l’interroger au sujet de son oncle John. Celui-ci est en fait décédé au cours des années 30.

C’est toujours àPhiladelphie que Buk fait l’amour pour la première fois, à 23 ans, avec une femmeénorme, sans âge et d’une hygiène corporelle plus que douteuse. Il l’a raconté dans la 28e chronique du Journal d’un vieux dégueulasse. Buk dû mettre sa machine à écrire au clou pour manger. Il écrit toujours autant, mais à la main. Ne doutant de rien, il continue d’envoyer ces manuscrits. Refus sur refus, quand on daigne lui répondre. Mars 1944, Saint Louis. Buk travaille comme emballeur dans le dépôt d’une boutique de mode. Sa nouvelle Aftermath of a lengthy rejection slip (Séquelle d’une longue lettre de refus) est publiée; dans le magazine Story. Premier cachet : 25$, une somme considérable pour l’époque. Cette première publication, pleine d’humour et d’autodérision, annonce déjà son style autobiographique. Il y est question d’un aspirant écrivain recevant une lettre de refus. On en trouve des extraits dans La vie de Charles Bukowski de Cherkovski.

Buk part pour New York avec l’idée de croquer la grosse pomme. Voir la 6e chronique du Journal d’un vieux dégueulasse. Il ne résiste pas à cette ville. Blues, autodénigrement, il s’enfonce. Laisse tomber. Il n’écrira quasiment plus pendant les dix années suivantes. Un passage à Atlanta. Retour à Philadelphie en 1945. Il publie encore Twenty tanks from Kasseldown (Vingt tanks de Kasseldown) dans le magazine Portfolio, au milieu de textes de Miller, Lorca, et Sartre. Mais la longue descente est déjà bien entamée. Voir la 21e chronique du Journal d’un vieux dégueulasse. On trouve de nombreux récits de cette période de voyages dans les nouvelles de Au Sud de nulle part, ainsi que dans la première partie de Factotum, qui s’ouvre sur son arrivée à la Nouvelle Orléans. Et puis c’est vraiment le trou noir.

Selon sa propre expression, il laisse tomber l’écriture pour se concentrer sur la boisson. Buk fait l’ouverture et la fermeture, il devient pilier de bar à plein temps. Une épave cramponnée au comptoir. Parfois il va chercher des sandwiches pour les clients, ce qui lui rapporte un peu d’argent. Il se bat. Il erre du soir au matin comme frappé de stupeur. Tentations de suicides, encore. Il ne sait d’ailleurs pas trop comment il (sur)vit. Le film Barfly, dans lequel Mickey Rourke est Bukowski, démarre sur cette période. Eddie, joué par Frank Stallone y incarne Tommy McGilligan, le barman de son rade de prédilection. Pendant ce temps, c’est la fin de la guerre en Europe. Vers fin 1946, Buk arrête ses voyages et retourne se fixer à L.A. C’est définitivement chez lui. Dans un bar (où ailleurs?), il rencontre Jane Cooney Baker. C’est une femme usée, alcoolique elle aussi, dont on devine qu’elle fut une beauté. Elle a 36 ans, Buk en a 26, et ils vivront ensemble une dizaine d’années. Elle est Laura dans Factotum, Betty dans Le postier, et Wanda Wilcox (sous les traits de Faye Dunaway) dans le film Barfly.

Buk écrit de temps à autre une nouvelle ou un poème, sans suites. Pendant ce temps William Faulkner est prix Nobel de Littérature en 1949. Si Buk boit beaucoup, Jane boit pourtant plus encore. On peut supposer que Factotum s’arrête ici. Fin 1952. Buk a 32 ans, il entre à l’administration des postes qui a besoin d’auxiliaires pour la période de pointe de Noël : c’est le début du roman Le Postier. Ce travail finira par l’occuper pendant trois ans, temps qui lui sera d’ailleurs nécessaire pour être titularisé. En 1955 Buk tombe malade. Ulcère. Il vomit et défèque du sang. A l’hôpital on appelle un prêtre. Il survit. Les médecins lui interdisent l’alcool. Voir dans Nouveaux contes de la folie ordinaire: Vie et mort des pauvres à l’hosto, puis Retrouvailles.

Pour le détourner de l’alcool, Jane l’initie aux champs de courses et aux paris hippiques. Il est fasciné, c’est le début d’une passion pour le jeu et les hippodromes. Mais courses ou pas, il se remet à boire. Très vite après sa sortie de l’hôpital, Buk ne supporte plus son travail à la poste. Repéré comme fauteur de troubles, il fait depuis trois ans l’objet des brimades de ses chefs. Il démissionne, et se remet à écrire; de la poésie, ce qui est nouveau; avec enthousiasme et facilité. Sa relation avec Jane se dégrade, elle boit de plus en plus. Pour elle c’est un lent suicide. C’est la rupture. Buk se plonge dans l’ écriture, entre deux petits boulots ingrats et ennuyeux de commis expéditionnaire ou de magasinier. Il envoie au hasard quelques poèmes à une revue Harlequin, qui parait au Texas. Harlequin publie des poèmes rimés, la rédactrice en chef se nomme Barbara Frye. Il imagine une gentille petite vieille avec chats et canaris.

Quoi qu’il en soit, Bingo, Ms. Frye pense que Buk est un génie, n’a jamais rien lu de tel et le publie aussitôt. Ils s’écrivent. La correspondance prend un tour personnel. La correspondance prend un tour chaud. Par jeux ou défi, Buk propose à Barbara de l’épouser. On est en 1956 : elle le rejoint à L.A. Surprise: elle s’avère être une jolie blonde, pétillante et sexy, de 20 ans (lui en a alors 35). Pas de sexe avant le mariage pour Barbara : ils font donc l’aller-retour à Las Vegas sur les chapeaux de roues. Re-surprise : elle est quasi nymphomane, et Buk auras bien du mal à tenir la distance entre cette ventouse et ses gueules de bois. Elle emmène Buk chez elle, à Wheeler, Texas. Troisième surprise : le grand-père de Barbara possède quasiment toute la ville. Sans en avoir rien su, Buk a épousé un très bon parti et se retrouve potentiellement à la tête d’un confortable paquet de dollars. Dans le roman Le Postier, Barbara est le personnage de Joyce.

De retour à L.A., Buk se laisse d’abord doucement entretenir. Mais bientôt la petite bourgeoise a des velléités d’indépendance. Elle veut montrer à sa famille qu’ils peuvent s’en sortir seuls, Buk reprends donc le travail. Il apprend par un coup de fil de son père que sa mère vient d’être opérée d’un cancer. Elle décédera peu après. Voir le poème Cancer dans Le ragoût du septuagénaire. Au cours de l’année 1957, Harlequin publiera 8 poèmes de Buk. Il faut bien dire qu’il est alors rédacteur en chef adjoint de la revue. Cette même année, Jack Kerouac publie Sur la route.Après deux ans de mariage, Charles et Barbara Frye/Bukowski divorcent en 1958. L’année suivante, il fera paraître un poème dans le journal Quicksilver : The day I kicked away a bankroll (Le jour où j’ai envoyé paître une fortune). Ce seul titre traduit sans doute assez bien le sentiment de Buk à propos de ce divorce. On peut trouver un bilan de ce mariage dans la 24e chronique du Journal d’un vieux dégueulasse.

En décembre le père de Buk meurt. Soulagement. Il organise les obsèques, prévient ses rares amis. Distribue les effets de son père en souvenirs aux voisins. Il hérite de la maison paternelle, la vends pour 16.000$ et ne souhaitant rien garder dépense la somme le plus vite possible en alcool et sur les champs de course. Voir la 22e chronique du Journal d’un vieux dégueulasse, et, dans Je t’aime Albert, les nouvelles La mort du père I et La mort du père II. Buk recroise Jane Cooney Baker par hasard. Son alcoolisme a achevé de la lessiver. Elle est seule. Par pitié il la reverra un moment, mais son état de délabrement, et le fait que Buk ait déjà du mal à assumer ses propres problèmes, condamnent ces retrouvailles. Après leur séparation fin 1958, Buk réintègre les services de la poste. Il y restera cette fois douze ans. Buk a 38 ans, il est seul. Il a échoué à vivre de sa plume, et supporte mal son travail à la poste. Il boit toujours autant. Il se voit fini, raté.

Il va s’imposer désormais une discipline de vie et d’écriture. Il bringue toujours, mais maîtrise sa consommation d’alcool. Il s’habille décemment. Met un peu d’argent de côté. Surtout, entre la poste, la boisson et les courses, il s’astreint à un travail d’écriture poétique régulier. Les ingrédients de son travail sont fixés : machine à écrire plantée comme une mitraillette sur la table de la cuisine, bières fraîches, radio sur une station classique, cigares. Et surtout un moment d’isolement. Jane meurt à 49 ans. Trop d’alcool. Buk la veillera jusqu’à la fin. C’est sans doute son travail d’écriture qui le sauvera alors de la dépression et du suicide. Il mettra des années à se remettre de cette disparition, mais n’oubliera jamais cette femme. 1959 – Buk publie un poème très remarqué, The Twins (Les jumeaux), dans The Galley Sail Reviews de San Francisco. The Twins parle de son père tel qu’il aurait du être. C’est encore l’introspection et la déprime.

Peu à peu, Buk devient quelqu’un qui compte dans le milieu de la poésie underground. Il déteste les cercles littéraires plus qu’aucune autre forme de groupe. Leurs haines mesquines, leurs clans, leurs coteries minables. Et puis il est fatigué des refus des magazines à plus ample diffusion, et écœuré par ce qu’il voit comme une poésie institutionnelle. Il a trouvé sa voie dans un circuit parallèle. C’est E.V. Griffith de la revue Hearse qui, le premier, lui propose de publier un recueil de poèmes. Buk se donne totalement à ce projet. 14 octobre 1960, Buk a 40 ans, et voilà enfin ce recueil :Flower, Fist and Bestial Wail (fleur, poing et gémissement bestial). 14 pages, impression offset. Hearse Chapbook n°5.Ça y est, son premier livre. Il regrette juste que Jane n’ait pas pu voir ça, et qu’une femme ne soit pas avec lui ce jour là. Déjà, on le pousse à donner des lectures publiques. Il s’y refuse, trouvant ce genre d’exhibition absurde sinon dégradant.

La revue Epos publie bientôt un recueil de treize poèmes, accompagnés de quatre illustrations : Poems and Drawing. Buk correspondait de longue date avec Jon Webb, un éditeur et imprimeur marginal. Jon Edgar Webb ne vit que pour l’édition : arrêté pour le braquage d’une joaillerie, il passa ainsi trois ans en taule ou il dirigea le journal de la prison. Lui et sa femme Louise vivent pauvrement à la Nouvelle Orléans. Il passe sa vie sur une vielle presse à main, elle vend des cartes postales dans la rue. A l’automne 1961, après 2 ans de travail, ils font paraître le premier numéro de The Outsider. On y trouve des poèmes de Gregory Corso, Allen Ginsberg, Lawrence Ferlinghetti, des textes de Henry Miller et William Burroughs. Et un cahier central de six pages de Buk. Si The Outsider reste une publication à diffusion confidentielle, on est loin de la ronéo et de feuillets agrafés sommairement. C’est un superbe travail d’artisan, du choix du papier à la mise en page. Buk est abasourdis : « qu’est ce que les éditeurs ont fait pendant des siècles avant vous ? » En 1978, Philippe Garnier, premier traducteur français de Buk : « …il y avait des fleurs du désert dedans, des caractères rares et mirifiques […] et ça coûtait $3 à l’époque et celui que j’ai vu en valait 60 et encore le libraire était un pote… » Pendant ce temps John F. Kennedy est élu président des États-Unis. On érige le mur de Berlin. Hemingway se suicide. Céline meurt.

En 1962, l’éditeur et poète Carl Larsen publie le recueil Longshot Poems for Broke Players (Poèmes hasardeux pour parieurs fauchés), qui reçoit un accueil enthousiaste dans le circuit de la littérature alternative. Midwest Press, dont l’éditeur R.R. Cuscaden gagne sa vie en vendant des assurances, sort Run with the Hunted (Course avec les traqués). Cuscaden publie en outre la première étude consistante sur l’oeuvre de Buk dans la revue Satis. Il le compare à Baudelaire. Le mythe Bukowski se construit. Dans un cercle minuscule de littérateurs, OK, mais il se construit. Celui d’un poète poivrot des quartiers miséreux de Los Angeles, d’un loser qui fait ressortir l’humour du sordide, du marginal ultime. Le numéro 2 de The Outsider parait pendant l’été, il inclut deux poèmes de Buk. Il rencontre Frances Smith, qui sera le personnage de Fay dans Le postier. Celle-ci le lit depuis quelques temps, et lui écrit lors d’un séjour dans la région de L.A. : une amitié naît entre eux. Elle emménage près de chez lui. Ils deviennent amants. Buk ne se sent pas à mêmes d’assumer une paternité, et ne s’en cache pas à Frances. Il craint qu’elle ne tombe enceinte. Frances est déjà mère de quatre enfants (qui vivent alors avec leur père). Pendant ce temps : C’est la crise de Cuba, l’affaire de la baie des cochons. On frôle la IIIe guerre mondiale.

Printemps 63 : The Outsider n°3 parait. Cette fois Bukowski fait carrément la couverture et l’essentiel de la revue. Deux autres études paraissent par ailleurs sur Buk. En septembre, Les Webb publient le recueil It catches my heart in its hand (il attrape mon coeur dans ses mains, nouveaux poèmes choisis 1955-1963). Kennedy est assassiné à Dallas, et Frances commence une grossesse. Buk se prépare à l’idée d’un nouveau mariage (qui n’aura pas lieu). Ils emménagent dans un nouvel appartement plus vaste. Les Américains interviennent au Viêt-nam. Les Webb rendent visite à Buk et Frances durant l’été 1964. Leur amitié en sera renforcée. Le 7 septembre 1964 naît Marina Bukowski, fille de Charles Bukowski et Frances Smith. Buk veut à tout prix éviter de répéter les erreurs de son père et lui consacre beaucoup de temps. Le travail à la poste, les courses, l’écriture. Les visites impromptues d’admirateurs (le plus souvent jeunes, chevelus et équipés d’un ou deux packs de bières), l’alcool et sa famille : Buk étouffe. Frances le supporte mal et part à Washington avec Marina, voir ses autres enfants.

1964 – Douglas Blazek, 23 ans, Mimeo Press, publie Ole. Il fait les trois huit dans une fonderie en Illinois, à 3.000 km de Los Angeles. Il correspond avec Buk et le publie dès son premier numéro : « La poésie est en train de sécher sur pied, comme une pute assise sur le dernier tabouret, un lundi soir », dit celui-ci. Ole espère prouver que Buk à tort. Ces contributions contribueront probablement à le rediriger vers la prose. Dans les notes de Ole, Blazek précise que Buk « vit à Los Angeles où il écrit des lettres superbes, extravagantes, et où il fait de son mieux pour ne pas boire. Il se prépare en ce moment à accepter le prix Nobel de poésie […] » Buk dira plus tard : « J’avais le sentiment que Blazek et nous étions en train d’accomplir quelque chose d’important. Il y en avait d’autres, William Wantling, qui faisait de la prison à l’époque ou qui venait d’en faire, et Steve Richmond. […] La poésie américaine avait besoin d’un bon dépoussiérage. A l’époque, du moins, rien ne nous paraissait plus urgent. »Wantling (incarcéré cinq ans à St Quentin, autre acteur majeur de la Mimeo Revolution) et Buk devaient échanger une importante correspondance.

Dans le deuxième numéro de Ole, Buk publie A rambling essay on poetics and the bleding life written while drinking six-pack (tall), (divagation sur la poésie et cette chienne de vie, écrite en buvant un (gros) pack de six). Le texte fit grande impression et Buk se remit à travailler sa prose. Ole se fait une place dans le réseau des publications confidentielles. A travers lui Buk, Wantling et Norse (autre poète, expatrié en Europe) font office de directeurs de conscience pour de plus jeunes auteurs. 1965 – Mimeo Press sort deux petits ouvrages en prose de Buk : Confessions of a Man Insane Enough to Live with Beasts et All the Assholes in the World and Mine sur ses problèmes d’hémorroïdes (Confessions d’un homme assez fou pour vivre avec des bêtes et Tous les trous du cul de la terre et les miens, tous deux dans Au sud de nulle part). Le personnage de Henry Chinaski, alter ego de Bukowski, apparaît pour la première fois dans Confessions.

UN PETIT PAS GRAND-CHOSE

UN PETIT PAS GRAND-CHOSE
UN PETIT PAS GRAND-CHOSE

Henry Bukowski, américain d’origine allemande, accomplit son service militaire à Andernach, Allemagne. Il y rencontre Katherine Fett, jeune femme effacée. Leur fils Henry Charles Bukowski Junior naît le 16 août 1920. nota : Par rejet de son père, le Bukowski qui nous intéresse n’utilisa jamais son premier prénom de Henry et se fit appeler Charles. C’est par ce prénom de Charles ou le surnom de Buk, que nous l’appellerons par la suite. Ses intimes l’appellent Hank. En 1922 les Bukowski quittent l’Allemagne pour Los Angeles, USA. Henry Senior y travaille comme livreur de lait. La ville est en pleine expansion, ils habitent une petite maison dans un quartier populaire.

Ecole primaire : première rouste de son père, à la ceinture. Première dérouillée d’une longue série. Henry est un homme violent qui battra également sa femme, qu’il domine totalement, sous les prétextes les plus fallacieux. L’univers de Charles est très restreint : son père lui interdit de jouer avec les gosses du quartier, des vauriens, gosses de pauvres. Henry souhaite ardemment être riche, si ardemment qu’il arrivera à se convaincre qu’il est riche. Dépourvus de tous talents, il n’y parviendra jamais. Il passe ses frustrations dans ce despotisme familial. Coupé de contacts extérieurs, Charles commence à traîner derrière lui les parias : loucheurs, rouquins, handicapés, exclus tout comme lui. Les gosses sont cruels. Voir à ce sujet le poème Le fou m’a toujours aimé dans L’amour est un chien de l’enfer – tome I. Alors qu’il est en classe de 7e, le président Hoover fait une apparition publique à L.A. L’institutrice demande à chaque enfant de raconter cette visite et l’allocution du président au coliseum du parc des expositions de la ville. Les Bukowski n’y vont pas. Ne sachant comment échapper à cette situation, Charles invente de toutes pièces une longue rédaction que son institutrice lit devant toute la classe. Charles le paria, le solitaire, le vilain petit canard est mis en lumière. Tous le regardent. Les durs. Les filles. Ce jour là, il est reconnu. De longues années après, Charles/Buk situera cet épisode comme le premier jour de sa vie où il eut le sentiment d’être un écrivain.

Il comprend aussi ce jour que les gens n’ont pas envie d’entendre la vérité, mais plutôt de jolis mensonges. Sa perception de l’humanité en restera marquée. Charles apprendra dès lors à se servir de trois armes : l’ironie, le silence, et le sarcasme. Il respectera l’honnêtetéet la sincèrité. Il suit un moment une éducation catholique (ses parents le sont), mais quittera très vite ce dogme dont le Dieu lui rappelle trop son père. En octobre 1929 c’est le jeudi noir, un crack boursier qui marque le début de la grande dépression américaine. Les petites gens comme les Bukowski prennent le choc de plein fouet. Henry perd son emploi, Katherine fait des heures de ménages. C’est vers cette période que Charles découvre l’alcool, avec un camarade de classe surnommé Baldy (Le chauve). Le père de Baldy est un ex-chirurgien qui a perdu le droit d’exercer à cause de son alcoolisme, sa cave est pleine de tonnelets de vins. Baldy y entraîne Charles. C’est magique. Il ne s’est jamais senti aussi bien. Avec ça la vie est belle, avec ça c’est un géant.

1933, Hitler accède au pouvoir en Allemagne et Charles entre au collège. C’est un solitaire, mais c’est alors par choix qu’il est dans la marginalité. Un déclic se produit lors d’une énième raclée à la ceinture de son père. Il n’a plus peur, ni de Henry Sr ni de la douleur. Buk développera à ce sujet une intéressante théorie de « l’Homme Frigorifié » dans la 38e chronique du Journal d’un vieux dégueulasse. C’est vers cette époque que Charles se plonge dans la bibliothèque locale. Il devient un lecteur effréné: Sinclair Lewis, D.H. Lawrence, Carson McCullers, Ernest Hemingway, John Fante et bien d’autres, tout y passe. Automne 1935, 15 ans : Charles entre à la Los Angeles High School sur l’injonction de son père. Ce lycée est fréquenté par des jeunes de toutes classes sociales, notamment des enfants de familles bourgeoises. Il se sent minable faces à ces élèves bien habillés qui viennent en cours avec leur propre voiture. Le courroux des dieux s’abat sur lui : son corps se couvre d’acné. Pour échapper aux cours de sport et à la nudité des vestiaires qui révéleraient son état, Charles opte pour le ROTC (Reserve Officers Training Corps: unité d’entraînement des officiers de réserves). Son acné prend de telle proportion qu’il se voit comme un monstre dont aucune femme ne voudra jamais. Il se replie encore plus sur lui-même.

Katherine perd ses heures de ménages. Henry continue de partir au « travail » tous les matins pour cacher aux voisins sa condition de chômeur. Fin 1936 son acné a pris de telle proportion qu’il doit interrompre sa scolarité. Il finira par se rendre à l’hôpital général du comté de L.A. ou des mois durant on percera ses pustules à l’aiguille électrique. Puis les U.V.. Puis des bandages. Pendant ces mois de réclusion, Charles écrit sa première nouvelle. Une histoire abracadabrante inspirée par l’as de l’aviation de la première guerre mondiale, le baron Manfred Von Richthofen. Il est exalté par cette construction de toutes pièces d’un univers et de personnages. Il comprend qu’il dispose dans l’écriture d’un exutoire à sa condition. Il n’en apprécie en outre que plus la solitude qui lui a permis cette découverte. Avec ses lectures, cette révélation lui laisse envisager pour la première fois de devenir écrivain. La grande dépression américaine se tasse. Henry retrouve un emploi de gardien de musée. Charles ne peut donc plus prétendre à des soins gratuits à l’hôpital. Il reprend sa scolarité. Son corps et son visage resteront à jamais marqués des cicatrices de son acné.

Charles a 17 ans. Il commence à boire régulièrement, avec des camarades plus âgés. Ses beuveries nocturnes n’échappent pas longtemps à ses parents. Il ne dissimule d’ailleurs pas ses gueules de bois. C’est de retour d’une de ces ivresses, lors d’une engueulade avec son père, que Charles envoie Henry au tapis d’un uppercut au menton. C’est fini. Plus jamais son père ne le battra. Mais il a encore besoin de lui pour vivre. En 1939 Hitler envahit la Pologne, c’est le début de la deuxième guerre mondiale. Carson Mc Cullers écrit Le coeur est un chasseur solitaire, Ernest Hemingway Pour qui sonne le glas, Chaplin sort Le dictateur. Au lendemain de l’obtention de son diplôme, premier contact avec le monde du travail, dans un grand magasin. Il comprend très vite qu’il ne gardera pas longtemps cet emploi : sacrifier tant d’heures de sa vie à des taches absurdes, supporter l’autorité des petits chefs, s’en satisfaire. C’était fatal : il est licencié au bout de quelques jours. Charles ne comprendra jamais que les gens puissent avoir peur des réalités économiques et se soumettent ainsi aux humiliations et aux défaites qui accompagnent le travail. Ce même processus: petit boulot, rien à secouer, vidé au bout de quelques jours se répétera jusqu’à son entrée à la poste dans les années 50.

Septembre 40 : il faut bien faire quelque chose, Buk entre à l’université. Cours de journalisme, théâtre, anglais et histoire. Il n’en fiche pas une. Cenpendant décrocher la moyenne ne lui pose pas de problème et lui suffit amplement. Par pure provocation et dégoût du patriotisme ambiant, il joue les pro-nazi. Voir la nouvelle Politique dans Au Sud de nulle part. Buk ne se voit d’avenir que comme clochard ou écrivain. Il boit toujours beaucoup. Son père finit par découvrir les manuscrits de ses nouvelles dans un tiroir de sa chambre et, furieux, le jette à la rue. Pour un dollar cinquante la semaine, il installe sa machine à écrire et sa radio dans une chambre du quartier philippin de L.A. Il est ravi : c’est juste au-dessus d’un bar. Il passe de plus en plus de temps à traîner dans les rues. Il prépare son avenir en fréquentant les clodos. En décembre 1941, c’est l’attaque japonaise de la flotte américaine dans le pacifique : Pearl Harbor. Becker, l’un de ses rares amis, s’engage. Buk, qui avait par ailleurs tiré un numéro d’incorporation très élevé, refuse de le suivre trouvant tout cela absurde. Il ne reverra jamais Becker. On est à la fin du roman Souvenirs d’un pas grand-chose, où Bukowski raconte tout ça lui-même. L’essentiel est en place: l’alcool, la solitude, Los Angeles, le rejet du travail. Manquent les femmes : un univers qui lui est encore totalement étranger.

Une introduction à Charles Bukowski

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Une introduction à Charles Bukowski

Aujourd’hui, ce genre d’histoire n’impressionne plus : un écrivain débarque, insatisfait, avec une folle envie d’écrire. Il a ses conventions, ses modèles, et son unique souhait, nécessaire à sa survie, est de transmettre une vision de la réalité qui échappe à tous ceux qui l’ont précédé. Chacun est Moïse en sa demeure pourrait-on dire. Il choque, ose fièrement faire trembler l’establishment littéraire avec un langage vulgaire et loin des règles habituelles. Ici, le lyrisme n’est pas toléré. Ce style « alittéraire » est comme une marque de fabrique. Cet écrivain envoûté par sa mission donne vie au langage américain, donne ses lettres de noblesse à ce que les dictionnaires qualifient de familier. Cet homme particulier, dénué de sympathie d’après les dires des auteurs « académiques » de son époque se fait appeler Hank par ses amis. Il écrit comme parle l’américain moyen. Il parle de son sexe trop petit à son goût. Il se moque des grands de ce monde qui rêvent ad libitum. Il aime toucher l’antre sucré de ces demoiselles éprises de littérature et sucer sur sa bouteille de bière, sa meilleure compagne.

Bien évidemment, au début, cet auteur ne peut que s’auto-éditer ou se faire publier dans des revues underground. Mais très vite, les lecteurs sont attirés par cette manière unique d’accrocher le langage, de décrire le théâtre ridicule qu’est cette société faussement puritaine de façon impudique. Le monde a toujours été gourmand de friandises amères. En dépit du succès que ce nouveau genre de littérature va rencontrer, auprès des jeunes auteurs américains notamment, la critique, les éditeurs new-yorkais, les professeurs de littérature américaine, tous refusent d’entendre cette nouvelle voix. D’entendre parce que Bukowski s’entend, se lit à haute voix, se crache, se crie, se joue comme une fanfaronnade macabre.

Cette voix rauque et rocailleuse qui s’élevait était trop choquante dans les premiers moments de son chant. C’est seulement après la mort de son maître que les articles, les dissertations et les livres ont commencé à examiner ce phénomène. Et c’est alors que les textes ont été publiés sous forme d’anthologies. Et c’est alors que les instances universitaires ont commencé à le prendre au sérieux et même à envisager de l’analyser. La douceur lyrique des auteurs en côte à l’époque s’est fanée. Bukowski et ses comparses sont enfin entrés dans des recueils de littérature américaine. Il a rejoint des auteurs aussi illustres que Walt Whitman, William Carlos Williams et Allen Ginsberg, tous aujourd’hui considérés comme des figures majeures de la littérature américaine. Dieu sait pourtant combien répugnés et reniés ils ont été à leur époque par cet insoutenable establishment !

Né le 16 août 1920 à Andernach, en Allemagne de l’Ouest, Bukowski est arrivé aux Etats-Unis à l’âge de deux ans. Sa mère, allemande d’origine, et son père, soldat, se sont rencontrés pendant l’occupation américaine en Allemagne à la fin de la première guerre mondiale. Selon Bukowski, sa mère était, comme la plupart des allemands, sous-alimentée et furieuse envers les soldats américains qui faisaient étalage de la nourriture qu’ils confisquaient. Un jour, le père de Buk est venu taper à la porte de la famille de sa mère, qui vivait à l’étage juste au-dessus du quartier général des soldats. Il leur a offert de la viande mais la mère de Buk, indignée s’est mise à cracher sur la prodigalité américaine. Par la suite, conscient de la situation complexe et difficile de cette famille, le soldat américain s’est mis à voler de la viande tous les jours et à la leur amener. Touché par la générosité du jeune homme, la mère de Buk a commencé à s’adoucir et même à être éprise de ce soldat. Bien que celui-ci parla couramment la langue germanique, le couple voyait un avenir brillant se profiler aux Etats-Unis.

La belle image jaunit au début de la Grande Dépression. Le père de Buk, comme la majorité des pères à cette époque, était quasiment toujours sans emploi. Charles en a été très marqué. Pour la plupart, les souvenirs que conserve Charles Bukowski de son père sont mauvais. Il suffit pour s’en faire une idée de lire Death of a father et Ham on rye. Les références ont souvent trait à la façon dont son père le battait avec une courroie, le violentait verbalement et dévoilait un ressentiment aveugle envers les autres. Wherever we went he got into arguments with people » raconte le narrateur de Ham on rye.

L’enfance ainsi que l’adolescence de Bukowski n’ont pas été très enrichissantes. A la maison, la situation était aggravée par l’acne vulgaris de Charles qui faisait apparaître des furoncles partout sur son visage et son dos. Ces furoncles étaient tellement douloureux qu’il devait se les faire percer chirurgicalement. « Acne Vulgaris » dit le médecin qui s’occupe de Charles dans Ham on rye, son roman autobiographique qui fournit les seuls détails concernant son enfance. « The worst case I’ve seen in all my years of practice! » Il ne pouvait évidemment pas dissimuler cette maladie qui laissait d’horrible trace de cloques. Il lui a donc été impossible de s’intégrer à des factions d’adolescents et de trouver des amis. Ces deux éléments ont façonné son individualité et l’ont érigé en tant qu’intrus.

En loup solitaire, il a vécu quotidiennement la cruauté, la superficialité et le manque de sympathie de ses contemporains. Il dit que seulement « the poor, the lost and the idiots » désiraient devenir les amis du jeune Bukowski. D’ailleurs, il est devenu plus tard leur porte-parole au travers de ses œuvres contre la fausseté et la superficialité des masses indifférentes. Bukowski n’affichait pas son amertume pendant son adolescence. Il préférait son existence solitaire. Les longues heures de solitude devenait pour lui le moyen de lire, encore et toujours, de lire, continuellement, dès qu’il en avait la possibilité. Il dit d’ ailleurs à ce sujet dans une interview concédée au High Times : « I would take a little light in my bed, put it under the covers and read, and it would get suffocating under there and hot, but it made each page I turned all the more glorious, like I was taking dope: Sinclair Lewis, Dos Passos, these are my friends under the covers. »(1998)

Grâce aux mots, Bukowski va traduire sa vision du monde et trouver une issue à son existence jusqufalors sommaire. Il exploitera des expériences qui, pour le commun des mortels, aurait fait naître amertume et haine. C’est là tout l’art de Bukowski. L’écorché vif reste muet. La plume, emmenée par une main tremblotante, crache un vitriol parfois excessif, souvent d’une justesse démoniaque. Bukowski dit, à propos des violences infligées par la main de son père :

« When they beat you long enough and hard enough you have the tendency to say what you really mean; in other words, they take all the pretences out of you. If you can get out of it, whatever is still there is usually something genuine. Anyone who gets severe punishment during childhood can get out of it quite strong, quite good, or can end up being a rapist, a killer, end up in a madhouse or lost in all kinds of different directions. So you see, my father was a great literary teacher: He taught me the meaning of pain–pain without reason » (High Times 98). Cette maladie dont Bukowski est touché lui donnera la possibilité de juger ses contemporains, d’exposer sa vision sans être menacé. De toutes façons, il n’appartient à aucun groupe politique. En fait, il est seul et tout puissant. Ernest Fontana a, à ce sujet, justement évoqué que :

« Because of his acne (Bukowski) will never be able to look at his society from the point of view of an insider. His acne is not only the literal source of his alienation, but his disfiguring and offensive boils are themselves metaphoric equivalents to Bukowski own writing, which expresses the offensive, `acned’ reality of Los Angeles working and sub- working class life without stylistic ointment of clothing. »

Inutile de préciser que Bukowski ne courait après les mêmes ambitions que la majorité des hommes d »alors. Il n »avait qu »une faiblesse, sa plus grande source de plaisir : « getting drunk », comme il le déclare dans Ham on rye. « I decided that I would always like getting drunk. It took away the obvious and maybe if you could get away from the obvious often enough, you wouldn’t become obvious yourself » Boire et sortir des sentiers battus est devenu la vocation de Hank.

Il commence à écrire sérieusement dans les années soixante. Pour survivre à l’inflation et pour toujours avoir de quoi boire, Buk va exercer une multitude de métiers : il sera plongeur dans un restaurant, chauffeur routier, facteur, vigile, employé des postes, liftier etc. Il a travaillé dans un bureau de poste à Los Angeles pendant une dizaine d’années, la plus longue expérience professionnelle qu’il ait eu. Mais en 1969, avec le succès qu’il rencontrera dans les magazines et la presse littéraire, il décide de se consacrer pleinement à l’écriture. Il avait quarante-neuf ans et était près de la dépression. Il vivait dans une maison louée. Il faut dire qu’il ne gagnait pas des mille et des cents. Il écrit dans une lettre non-publiée à Carl Weissner, un jeune éditeur allemand avec qui il entretenait une correspondance : « I have one of two choices–stay in the post office and go crazy… or stay out here and play at writer and starve. I have decided to starve. »

Ses revenus étaient maigres mais suffisants pour écrire à plein temps. La critique américaine niait tout simplement le succès rencontré par Buk en Europe. Seuls les véritables amateurs de son œuvre parvenaient à se procurer ses écrits aux Etats-Unis. Qu’est-ce qui peut expliquer le succès que rencontrait Buk en Europe ? Weissner déclare: « Mostly the (West German) critics stress the fact that he’s hugely enjoyable…, (and they like his attitude) of aloofness and an unwillingness to be accepted into the fold and be a good citizen… But I think Bukowski expresses something which is shared by a lot of people: the unappetizing aspects of life and a willingness to sometimes overdo it, mostly in a funny way. » Bukowski l’explique dans une lettre à Weissner:

« I believe that the (European) public is more open to gamble and new ways of presentation. Here in the U.S. a more staid and safe literature seems preferred. Here people don’t want to be shaken or awakened. They prefer to sleep through their lives. To them, what is safe and old seems good. » Les critiques qualifient souvent Bukowski d’auteur de L’Ouest. Cependant, celui-ci ne s’y retrouve pas. Il n’exploite pas l’histoire de cette partie des Etats-Unis : les amérindiens, l’immigration. Il écrit sur la Californie parce qu’il y a vécu la majeure partie de sa vie. Il déclare dans une interview donnée au London Magazine :

« You live in a town all your life, and you get to know every street corner. You’ve got the layout of the whole land. You have a picture of where you are… Since I was raised in L.A., I’ve always had the geographical and spiritual feeling of being here. I’ve had time to learn this city. I can’t see any other place than L.A » Au lieu d’exploiter la mythologie de Los Angeles, Buk va prendre soin de traiter de ce qu’il connaît le mieux : les hippodromes, les cafés, les rues crasseuses où il a vécu. Il se vante aussi d’avoir su éviter ; et d’y avoir survécu surtout ; la maison de banlieue, les deux voitures, la paire d’enfants et une femme attentionnée. Dans Notes of a Dirty Old Man, Buk balance que Los Angeles est la plus belle ville du monde. Une ville où même les imbéciles et les cons ont une certaine élégance. Los Angeles était une ville pourrie et s’en moquait ouvertement.

« Ask Chicago, ask New York, they still think they are alive. No good… While San Francisco chokes upon the glut of artists, L.A. wheels, stands at the corner of Hollywood and Western, munching a taco and enjoying the bluff and the sun. » Bukowski était avant tout un poète. Son premier texte a été publié lorsqu’il avait 24 ans et s’intitulait : 20 tanks from Kasseldon. Après ça, il a abandonné pendant dix ans, convaincu que son point de vue pessimiste et contestataire ne trouverait pas sa place dans les publications d’alors. Il avait raison. Après dix ans sans lancer un mot et un flirt avec la mort, à cause d’un ulcère à l’estomac, « blood roaring out of (his) mouth and… ass », il se remet à écrire de la poésie. A ce moment-là, les textes qu’il soumettait aux petits magazines ont commencé à être appréciés. Et c’est ainsi qu’a débuté sa lente progression jusqu’à l’avènement qu’il a connu quelques années avant sa mort.

Ses deux premiers recueils montrent son étonnante approche de la poésie. On y trouve une grande partie de ses thèmes favoris. It catches my heart in Its Hands et Crucifix in a death Hand, dont on peut retrouver une partie dans Burning in Water Drowning in Flame, illustre la marque de fabrique de Bukowski: une ouïe pointue qui écoute attentivement le son de la nature, un langage de tous les jours, la capacité à révéler une signification aux expériences vécues dans son enfance et son adolescence, une redoutable facilité à exposer et à détailler les moments de la vie quotidienne pour les remettre en scène, un véritable talent à rendre cocasse les instants les plus lugubres.

The tragedy of the leaves, le premier poème de Burning in Water Drowning Flame montre Bukowski dans une heure décadente. La première phrase, « I awakened to dryness and the ferns were dead », entraîne le lecteur dans un monde d’espoir vain, une espérance violée. Les poèmes de Buk restent proches de lui, de sa vie, de l’existence des « piétinés », de ce pays gâché plein de démesure ridicule. « And the empty bottles like bled corpses / surrounded me with their uselessness. »

Le poème décrit une scène qui deviendra familière aux lecteurs de Buk: un univers dénué d’espoir professionnel dans lequel meurent les muets, fatigués et noyés dans leur marasme. Le protagoniste du poème remarque les combats menés quotidiennement par ces muets, qui cherchent un petit confort. Le protagoniste devine les réalités qui expliquent cette frustration. Ayant reçu un avis d’expulsion de la propriétaire, le poète se souvient de sa rencontre avec elle: « gand I walked into a dark hall where the landlady stood execrating and final, sending me to hell, waving her fat, sweaty arms and screaming and screaming for rent because the world had failed us both. »

Le poème est conclu par une note désagréable: aucune compassion pour la propriétaire ni pour lui-même. Buk évite constamment, en tous cas dans ses premiers textes, l’exagération à propos des faits réels qu’il exploite. Après la réception de l’avis d’expulsion, il écrit : « Cracked in fine and / undemanding yellowness / what was needed now / was a good comedian, ancient style, a jester / with jokes upon absurd pain; pain is absurd / because it exists, nothing more »

C’est précisément le détachement apporté au texte qui permet de ne pas tomber dans un mélodrame exagéré et qui offre le loisir au narrateur de déclarer : « Pain is absurd / because it exists. » The life of Borodin est la meilleure preuve de la façon dont Bukowski réussit à voler les événements qui touchent les autres pour en démontrer toute la grandeur. Il ne faut pas croire cependant que Buk est un auteur attiré par l’éloge. Mais comme dans The tragedy of the Leaves, le fait que Buk ne tombe pas dans le mélodrame et autre louange du commun des mortels permet au poème de ne pas être pleurnichard.

Borodin « was just a chemist / who wrote music to relax; his house was jammed with people: / students, artists, drunkards, bums, / and he never knew how to say: no. » Buk raconte la soumission enfantine de Borodin envers sa femme en écrivant: « She told him when to cut his nails, / not to sing or whistle / or put too much lemon in his tea / or press it with a spoon; / Symphony #2, in B Minor / Prince Igor / On the Steppes of Central Asia / and he could sleep only by putting a piece / of dark cloth over his eyes. »

Les détails de la lutte acharnée que mène Borodin en son sein sont contrebalancés par les épisodes austères qu’il subit dans sa propre demeure. A la fin du poème, au moment où le destin de Borodin apparaît clairement, Buk écrit : « In 1887 he attended a dance / at the Medical Academy / dressed in a merrymaking costume; / at last he seemed exceptionally gay / and when he fell to the floor, / they thought he was clowning. / The next time you listen to Borodin, / remember…. » Cependant, l’impact du poème n’est en rien diminué par cette chute clownesque, carnavalesque. Cet étonnant mélange de cocasse, de tragique et d’absurde donne sa dimension exceptionnelle au texte. Comme souvent, Bukowski ne dit pas mais montre. Ce point demeure un des éléments fondamentaux de son mode d’écriture. C’est au lecteur alors d’interpréter avec toujours cette idée en mémoire : se souvenir.

Borodin, finalement, tient plus du « traité » artistique que de l’évocation d’un destin. La façon dont Bukowski interprète l’art restera très ancrée dans son oeuvre jusqu’à la fin. Ainsi dans le dernier poème d’un livre publié en 1979, Art dans Play the Piano Drunk Like a Percussion Instrument Until the Fingers Begin to Bleed a Bit, l’auteur nous rappelle une des leçons enseignées dans Borodin : « As the / spirit / wanes / the / form / appears » Bukowski, lorsqu’on y regarde de plus près, manipule la poésie comme l’ont fait Lawrence, Stevens et Moore. Il scinde celle-ci en deux : la théorie et l’illustration. On peut considérer que Borodin tient de la théorie et que Art tient de l’illustration. Bukowski utilise la poésie comme Lawrence dans nombre des Pansies, comme Stevens dans Of modern Poetry. Habituellement les poèmes illustratifs sont mieux accueillis par la critique, sans doute parce qu’ils offrent une plus grande interactivité avec le lecteur. Ils montrent plus qu’ils ne disent. Il s’agit là cependant d’une analyse tout à fait hypothétique de ma part. N’en déplaise à certains, je considère Bukowski comme l’un des plus grands poètes du XXème siècle. Il faut aussi bien préciser que Bukowski, à l’instar des poètes les plus respectés, était conscient de la théorie poétique qu’il développait.

Buk a souvent dit, notamment lors d’une interview accordée au South Bay en 1981 que : « Genius is the ability to say a profound thing in a simple way » D’autres argumenteront contre cette idée que la simplicité dans la définition de certaines notions tend à donner une dimension bien trop brève à ces mêmes notions. D’ailleurs, Bukowski rétorquera simplement que la poésie lui paraît plus intéressante dans la mesure où l’espace qui lui est laissé ne tient à rien et que, par conséquent, l’intensité y est plus forte. « There’s a little more intensity in the poem because I have to say it in a shorter space. » Cependant, il est fréquemment arrivé que Buk écrive des poèmes qui s’étendaient sur un nombre impressionnant de pages. Les critiques ont souvent reproché à Bukowski d’écrire ses poèmes à l’aide d’un langage trop simple où florissaient de manière excessive les coordinations et les adverbes de lieu, de temps. Bukowski répondra à ces critiques qu’il ne désire qu’une chose : offrir la poésie au commun des mortels et non à quelques critiques coincés dans leur classicisme aigu. Sa plus belle réponse et la plus évidente de sa part fut celle-ci :

(I use) »the language of the layman, the language one might use during an articulate evening while talking to a friend over a beer. » Juste quelques lignes d’un de ses poèmes: « I met her somehow through correspondence or poetry or magazines / and she began sending me very sexy poems about rape and lust, / and this being mixed in with a minor intellectualism / confused me somewhat and I got in my car and drove North…. »Bukowski parle là de sa rencontre avec la femme aux poèmes sur le sexe ; une femme vierge de 35 ans. Elle avait écrit dix ou douze poèmes au cours de son existence que le poète devait lire. Le narrateur lui a donc montré une boîte d’allumettes avant de la laisser :

« Still a virgin / and a very bad poetess. » Ceci avant de conclure par cette phrase horrible qui donne son charme aux poèmes de Bukowski: « I think that when a woman has kept her legs closed / for 35 years / it’s too late / either for love / or for / poetry. » Le style franc, le langage de l’homme de la rue, la crudité souvent de ses textes, fait encore sourciller les critiques. Joshua Kessler, un critique américain écrit : « Flat stuff without one insight, without one flare-up of language, without an interesting emotion, or even the attempt to devise a poem structured to be conducive to an emotion… Hayden Carruth, un autre critique déclare lui: »Whether or not Charles Bukowski’s `poems’ are actually poems is open to legitimate debate, even after the loosening up of our ideas about poetic form that has occurred in the past ten or fifteen years » Même Robert Peters qui était pourtant un des seuls critiques à ne pas nier proprement l’existence de la poésie de Bukowski dit effrontément:

« Narrative prose, cut up more or less projectively, into boozy breath-groups. Nothing much of interest (poetically) catches the ear… » Nombreux ont été ceux à critiquer sa poésie en prose. La raison est trouble. Depuis le début pourtant, il écrivait en prose. Pas toujours certes mais l’objection des critiques ne semble pas valable. Il est vrai que leur plaisir n’était pas à la lecture de la Poésie Moderne, poésie qui ne légifère pas l’écriture, qui n’est pas consternante de règles et de principes austères. La raison à cet accueil froid et quasiment nul est sans doute le manque de critères « classiques » respectés par Bukowski. Le plus important reste l’offre faite par Bukowski à la population de lecteurs qui débordait d’amertume à cause de l’opacité, de l’austérité, de la tendance hyper théorique de la poésie qui avait précédé la sienne. Bukowski donne la poésie à la foule des hommes inconscients de leur potentialité de lecteurs. Ceux-ci, ennuyés par la diffusion massive d’oeuvres inabordables ou froides, se sont laissés séduire par des textes limpides sans pour cela être dénués de profondeur et d’intérêt. Il ne faut pas cantonner la poésie dans une strate élitiste de la population et de la société américaine, semble nous dire Charles Bukowski. La poésie est un droit que chacun possède dans sa façon de vivre. Que l’homme qui ne possède que cent mots de vocabulaire écrive un poème ! Le texte nous révélera si l’auteur a du talent ou non.

Aujourd’hui, Bukowski est sans conteste l’un des auteurs les plus lus. Les générations d’étudiants commencent à écrire sur lui, à l’analyser. Des articles paraissent sur son oeuvre et ses textes sont entrés dans les anthologies. Comme Kerouac, Burroughs et Ginsberg, Bukowski avait anticipé sur le futur. La critique mue, le lectorat change et il aura fallu attendre ces phénomènes de métamorphose pour constater l’ampleur du succès de Buk comme des auteurs de la Beat Generation.